Mise en pièces, Nina Leger

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Mise en pièces, Nina Leger,

Gallimard, 2017


« Définir les femmes en tant que sexe ? Des sphinges sans énigme. »
Oscar Wilde, Aphorismes.

Mise en pièces est un élément littéraire unique, déroutant, singulier. Cette romance de la solitude, ce roman au-delà de l’érotique, narre l’histoire de Jeanne qui collectionne dans son « Palais de mémoire » le souvenir des sexes masculins qu’elle a touchés, étudiés, qui l’ont pénétrée.

Jeanne n’est pas une prostituée, n’est pas non plus nymphomane. Sans justification, elle emmène des hommes dans les chambres de ces hôtels aseptisés ou miteux de Paris et leur fait l’amour. Comme l’inconnue voyageuse des Collections de sable d’Italo Calvino le fait avec ses souvenirs du monde, Jeanne déconstruit les réminiscences de l’acte, occulte l’homme, le réduit au seul sexe, en tisse l’anatomie, et le dispose précieusement dans son musée, son palais ; une chambre pour chacun des virils membres, meublée avec la décoration normalisée des hôtels Kyriad.

Si Jeanne assouvit ses désirs avec des hommes, elle ne tarde pas non plus à découvrir le monde du sex-toy, un univers à part d’où surgit une littérature commerciale au potentiel dément pour l’auteure qui laisse aller sa plume au gré des promesses fantasmagoriques :

« le vibromasseur wild rabbit puissant et silencieux dont le museau et les grandes oreilles offrent des points de saillie conçus pour un plaisir plus intense. »

On ne sait rien de Jeanne ; en une suite d’interrogations, en une évocation de différents profils, l’auteure la rend universelle. Elle est simplement femme.

Cette « mise en pièces » se fait aussi bien dans l’esprit de Jeanne qu’au sein du roman où la trame narrative s’entrecoupe avec de véritables « pièces », quasi-disdascalies, où le lecteur découvre la confidence érotique d’une chambre mentale de Jeanne.

Au-delà du premier aspect a priori pornographique qui pourrait effrayer le lecteur sensible, Mise en pièces propose une vraie réflexion sur les sexes ; l’espace d’un instant l’homme est réduit à une pulsion. Dès lors, les pulsions sexuelles, et ici à travers le prisme du féminisme, se revendiquent comme telles et demeurent injustifiables, simplement un besoin, un instinct, presqu’animal.

Le roman révèle enfin une réalité plus sombre, un constat du pathétique, à la lumière d’une langue descriptive impitoyable et froide, qui ne manque pas de relever le pittoresque en un équilibre littéraire d’une rare beauté :

« La salive s’évapore, le soleil disparaît, le soir tombe et le sexe se fond dans la pénombre, jusqu’à n’être qu’un contour, ombre chinoise hors de propos dans ce théâtre de casseroles et de torchons qui sèchent. »

A un égard plus stylistique, Nina Leger est une plume extraordinaire. Son écriture rythme les nombreuses descriptions du roman à la cadence et à l’ambiance du lieu et de l’instant. Saccadée et enivrée puis calme après la tempête pour la boîte de nuit. Langoureuse et contemplative au sex-shop. Vrombissante et frénétique dans les rues de Paris. Absolument esthétique dans l’intimité. Si le ton est pertinent et sublime, la ponctuation et les retours à la ligne, tout à fait judicieux, réaffirment l’harmonie littéraire et offrent au roman une agréable lisibilité.

Un roman d’une littérature nouvelle, impétueuse et sublime, qui nous pousse dans un envoûtement subtil, s’adresse à nos démons, et exalte l’esthétique des corps et des mots.

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Un commentaire

  1. Merci beaucoup pour cette chronique ! Je note autant le titre que l’auteure ! Tes mots donnent vraiment envie de découvrir l’un et l’autre, ensemble ou indépendamment 😉 !
    Merci encore,

    Aimé par 1 personne

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