Naissance, Yann Moix

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Naissance, Yann Moix,

Le Livre de Poche, 2015


Je voue un culte aux romans courts ; efficaces, brillants et fulgurants, l’auteur comme auto-limité par la brièveté donne à voir un concentré de sa littérature.

Alors que Yasmina Reza et Babylone venaient de remporter le prix Renaudot, je finis (enfin) le lauréat 2013 ; Naissance de Yann Moix. Trois ans de retard… il faut dire que trois années seraient tout juste suffisantes pour appréhender de manière exhaustive l’ensemble de ce livre.

Naissance est un monstre, une boulimie, une énormité, un pavé, une gloutonnerie, une brique, un Gargantua, un gosier, un bloc, un caprice, un temple, un presqu’almanach, un douloureux piton, une géniale folie, un précieux lingot de 1400 pages.

Etonnant choix de lecture que celui-ci pour une Carotte qui aime les romans courts et Amélie Nothomb qui fut calomniée par les foudres de la plume de Yann Moix ! Nombreux d’ailleurs le tourmentent quant à ces critiques assurément dures — mais peut-être aussi fondées — dans le Figaro littéraire ou plus actuellement sur France 2 dans On n’est pas couché (rare émission de qualité).

Néanmoins, osons la diversité ! Osons l’adversité ! Osons la longueur ! Osons la langueur !

Ainsi ce livre de poche qui n’en est pas un, ce grand format qui tend à l’encyclopédie, ce pavé de plomb dans les mains du lecteur, arbore moult conséquentes descriptions & foule de digressions trépidantes.

Au premier abord les descriptions longues de Naissance peuvent être ressenties comme « inutiles » à l’image, certains diront, des auteurs classiques, non peut-être sans amer souvenir de Maupassant. A l’évidence une telle réflexion provient d’un manque certain de littérature et d’un restrictif amour pour l’aisée superficialité quoiqu’efficace de certains livres, bons pour quelques pépites, étrons littéraires pour une majorité. Comprenez bien ici le manque apparent de qualités stylistiques et littéraires des dits-ouvrages, ce qui n’exclut aucunement, tout de même intiment liées, la qualité propre du récit.

La littérature n’est pas un loisir, c’est un art. Ne lisez pas Naissance en quête d’une histoire, de douces aventures au-delà des mondes, ou d’amours édulcorés. Lire de la littérature n’est pas toujours agréable et aisé, c’est souvent bien davantage un exercice de la pensée, un cours magistral à explorer sans limite. Soit dit en passant, c’est là mon intime sentiment, il n’est point d’autre jubilation plus extraordinaire que celle-ci, toute proportion masochiste exclue bien sûr — loin de moi l’idée d’endurer tout Balzac pendant une année comme l’a entrepris Amélie Nothomb en 2015 ; laissons aux génies le privilège de la trop grande folie.

Pour preuve, la plume de Moix est violente et tourmentée. Certes, mais il y a également dans cette écriture agitée, une adoration absolue des mots qui constitue une expérience succulente pour le lecteur. Ainsi se crée une esthétique du laid et de la violence qui contraste avec un humour noir sarcastique sous-jacent. A tout lecteur réticent, lisez au moins les quelques pages du dernier chapitre de ce roman. Il y a là une expression magistrale de la littérature, absolument jouissif. Il fait partie de ces passages où l’on pourrait tout surligner, tout annoter, tout citer, tout aimer tant la langue est belle.

Je lus Naissance avec un regard singulier que je n’avais alors jamais porté sur aucun livre. Savoir que 1400 pages vous attendent conditionne votre lecture : vous n’arriverez peut-être pas au bout, vous brûlerez des passages, vous grillerez des pages, vous passerez sur certains sujets abordés, vous souffrirez face aux cruels et extraordinaires mots… Peu importe, je pense que ces épais livres, quand ils sont l’oeuvre de bons écrivains, n’ont pas nécessairement vocation à être explorés à l’unisson et totalement. En ce sens est-il peut-être raisonnable et pourquoi pas essentiel de ne pas tout lire, de laisser à certaines pages la secrète prose qu’elles renferment. Ce « fantasme du non-lu », que Yann Moix évoquait lui-même, réside chez beaucoup d’écrivains.

Mêlant les genres, picaresque, parfois baroque et assurément burlesque, Yann Moix se couronne presque philosophe, et jongle avec la prose, l’accumulation obèse, l’assonance et l’allitération subtiles, les vers ou bien même encore la tirade. Ces pages sont un véritable terrain de jeu ou serait-ce le champ de bataille de la langue.

A la première personne, Yann Moix écrit son autobiographie pro-naissance, son avant-naître, son ante-naissance, son anti-naissance ; et ce à la lumière des premières années de sa vie où il fut fortement rejeté et battu par son géniteur, quoique la génitrice n’a pas qu’aidé. En découle une réflexion sur les parents, on ne devient pas parent à la naissance de son enfant, il s’agit de le devenir. Procréer est une chose, être parent en est une autre. Réflexions et digressions s’étalent et sont légion ! Du rhizome au Flunch, de la Corée du Nord à Orléans, de la religion au sexe.

La véritable naissance de Yann Moix est celle qu’il trouve auprès du personnage de Marc-Astolphe (quel doux prénom), un père spirituel écrivain qui emmènera son élève, son fils, sur la voie de la plume.

Assurément, cette oeuvre pourrait être étudiée dans les cours de français de lycée ou du moins en faculté de lettres. Il y a de quoi faire en matière de littérature ! Réjouissante perspective pour tout enseignant lettré ! Balzac et ce bon Papa Goriot n’ont qu’à bien se tenir. Ô doux professeurs ès lettres, puissiez-vous entendre cet appel !

La Naissance est symbolique et se fait à plusieurs échelles : biologique, spirituelle, littéraire, sentimentale… On a toujours à naitre, « toute naissance est devant soi ».

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