Il n’y a pas d’Indochine, Charles Dantzig

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Il n’y a pas d’Indochine, Charles Dantzig,

éd. Le Livre de Poche, 312 pages, 2016


Invitation au voyage ou devrais-je écrire, au contre-voyage, si Baudelaire humait le parfum exotique du monde, Dantzig avance : Il n’y a pas d’Indochine, il n’y a pas d’exotisme.

L’oeuvre s’ouvre sur une aparté de l’auteur (ne figurant pas dans l’édition originale de 1995) écrite en 2013 « dans une salle d’attente d’aéroport ». Là, au paradis, Céline, Hugo et autres illustres conversent en une savante comédie..

Aucun roman ne se veut totalement original, il s’inspire toujours d’un autre qui lui même reprend des éléments de textes antérieurs et ainsi de suite. Tout romancier a emprunté un motif, une trame, un personnage à un imaginaire commun illustre qui n’a de cesse de se ranimer. Explore en quoi le contexte dans lequel évolue cet enfant fait qu’il deviendra écrivain, cela ne tient à rien, à une bibliothèque non loin, un grand auteur né là.

Si la Tunisie est prétexte à passer à l’étude les hommes de pouvoir, l’Angleterre permet de sublimer les très british préjugés et argumenter sur la postérité, tandis qu’une excursion à Marseille prend des allures de critique politique et de démystification de la Côte d’Azur. Une ballade à Strasbourg est sujet à dénoncer les emprunts des auteurs à leurs ainés — retiendra-t-on le « cocteauïsme de Pascal » — et à disserter sur le génie…

Après tout, Amsterdam ressemble à Venise, les Anglais n’aiment toujours pas Napoléon, il n’y a que des touristes nordistes dans les stations balnéaires, les taxis parisiens ont des airs de colporteurs médiévaux. On n’a rien inventé. Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme — Lavoisier était-il non seulement le père de la chimie moderne mais aussi un penseur précurseur ?

Parfois absolument décalé et presque satirique et explosif, ce livre est intelligent et habile, il se joue des mots, des codes et divague adroitement au gré des pensées de l’auteur juste pour le plaisir de les développer en une envolée littéraire maîtrisée. On se délecte de ce phrasé singulier manié en un art subtil. Une acrobatie de haut niveau.

En marge de la société confortable des romans d’amour et de vampires, l’oeuvre pose un regard singulier sur cette littérature — le mot semble trop sublime pour l’utiliser ici — à laquelle « la hâte, la négligence, l’inculture suffisent ».

Toujours un sourire aux lèvres et un oeil qui pétille, les neurones à vif, truffé de références, gardez un accès à Wikipédia non loin pour éviter de vous faire submerger par une érudition sans fin. Cet essai vous donne envie de parcourir pays et musées « juste » pour penser à Oscar Wilde devant la Tour Magne — car « il est toujours agréable de penser à Oscar Wilde ».

Une oeuvre ressourçante qui comble un besoin de littérature profonde et brillante !

Ce petit bijou est un recueil de citations inépuisable…

« On voyage pour découvrir autre chose et c’est toujours soi que l’on retrouve. Bonne raison pour continuer à chercher. »
« Kant ne serait pas à moitié aussi célèbre s’il n’avait pas vécu cette vie de pendule de couloir que l’on prend pour la sagesse. »
« L’Angleterre n’est chipoteuse buveuse de thé que dans l’imagination de ceux qui ne la connaissent pas. »
« Les vieux cons sont parfois des gens intelligents qui ont l’esprit de sacrifice. »
« Un écrivain est un auteur qui pense par images. »
« La banalisation de l’oeuvre d’art endort la haine. »

« Portrait ovale d’un homme au nez en merveille de pâtisserie, coiffé d’un foulard bleu, qui a la tête d’un philosophe XVIIIe écoeuré par l’évolution des moeurs qu’il avait tellement voulue et cultive en grommelant son jardin, quelque part en Suisse. » (vous aurez reconnu ce tant adoré Voltaire)

 

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17 Commentaires

  1. Quenouille

    Quoique laisse penser la citation sur Oscar Wilde, tu ne mets pas en exergue l’aversion que peut dégager Charles Dantzig pour ce dernier et, en tant que fan invétéré de Wilde, j’ai toujours un peu de mal à éprouver une curiosité constructive pour Dantzig 🙂
    Mais au delà de ça je peux concevoir quelques points de sa philosophie…. mais pas ceux sur Wilde

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  2. mabu

    Article toujours savamment mis en mots et attrayant 🙂 Néanmoins je suis un peu dépitée par ta remarque sur les « romans d’amour et de vampire », qui ne seraient pas dignes d’être considérés comme de la littérature ? Pas que ces genres soient de ceux que je chéris particulièrement, mais je ne comprends pas cette pointe de ce qui m’apparaît comme du « mépris littéraire »…soyons ouverts enfin ! 😉

    Aimé par 2 people

    • Evidemment je ne dis pas que tous les romans d’amour et de vampire ne sont pas de la littérature et Charles Dantzig non plus ! La Dame pâle de Dumas et Orgueils et Préjugés d’Austen sont des chefs d’oeuvre. Mais ce sont des thèmes qui plaisent de nos jours et des auteurs peu talentueux en profitent pour écrire des textes dénudés de tout aspect littéraire et surfent sur le phénomène. Ces textes là à mon sens ne peuvent pas être considérés comme de la littérature. Mais ce n’est pas parce que ce n’est pas de la littérature que cela est forcément péjoratif : je ne doute pas que ce soit un moment de plaisir pour certains de lire ces textes.

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      • mabu

        Je ne sais pas si nous avons le même sentiment au regard de la littérature (notion après tout assez floue) 🙂 Pour ma part je trouve difficile de cantonner un texte à des critères esthétiques pour dire si il est littéraire ou ne l’est pas… à mes yeux le texte littéraire est celui où l’auteur peut faire passer, via une oeuvre de l’esprit écrite, un message à son lecteur (que ce soit une morale, des valeurs, un message politique ou simplement une émotion), c’est aussi une question de contenu… pour moi il n’y a pas que les classiques à la plastique irréprochable qui soient littérature, sinon ce serait bien restreint ! Comment qualifier autrement la la fameuse « bit-lit » ou la « chick-lit » à l’eau de rose qui ne sont évidemment pas de la simple paperasse non plus ? Je vois ça comme un domaine aux frontières ouvertes, sans cesse en expansion et tant qu’il y a un travail de l’auteur et une rencontre avec un public je ne vois pas en quoi un texte mériterait d’en être exclus 🙂 Après, bien sûr, c’est une vision parmi d’autres qui n’engage que moi (optimiste de nature), et je comprends parfaitement qu’on puisse définir autrement la « littérature » et je suis ouverte à la réflexion 😉

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        • Je comprends ton point de vue. Mais je crois que l’esthétique du texte (au sens du Beau) a un rôle primordial à jouer et justement sublime le « message » du livre (celui-ci visant d’ailleurs une forme d’universalité). J’ai été traumatisé par Kant ;). C’est toute la différence.

          Pour moi la littérature est un art. Et qualifier les romans young-adult et autres chick-lit d’art… ça me dérange au plus haut point.

          Mais loin de moi l’idée de créer une ségrégation littéraire ! Heureusement il y en a pour tous les goûts. Mais je crois qu’il faut faire la différence entre aimer lire (toutes sortes de livres) et aimer la littérature. L’un peut bien évidemment compléter l’autre.

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          • mabu

            Je comprends aussi le tien !
            Pour autant j’ai retiré de mes quelques cours sur le Beau que justement c’était encore à pire à définir que la notion de littérature 😀 Comment définir le beau dans un texte quand c’est aussi subjectif ? (d’ailleurs j’incline aussi à penser que le fond peut aussi sublimer le style du texte, par exemple en cas de superbe cohérence entre l’histoire et sa mise en forme)
            L’art est pour un moi un ensemble très hétéroclite, je me vois mal poser des frontières sur ce qui est artistique, les avis divergeront toujours pour savoir si telle ou telle chose est une oeuvre d’art et je n’imagine pas graduer des mouvements ou des genres selon leur qualité artistique !
            L’idée de la bit-lit comme un art me heurte un peu moi aussi, mais si je veux être cohérente avec mon idée de la littérature, je dois être ouverte d’esprit 😉 mon avis est évidemment subjectif sur ce genre que je connais mal et par rapport auquel j’ai de fait quelques préjugés ; je ne doute pas que quelqu’un s’y connaissant bien (et pouvant donc proposer des exemples d’oeuvres entre autres) saurait trouver des arguments convaincants en faveur de la bit-lit, même du point de vue esthétique 🙂
            Je ne veux pas exclure d’office sans avoir toutes les clés en main :p je sais que si quelqu’un me disait que les longtemps décriées « littératures de l’imaginaire » ne sont pas artistiques je lui trouverais dans l’instant une dizaine de références montrant l’importance et la qualité à la fois de l’esthétique et du message transmis dans ces genres 😉
            Je pense que nos deux visions sont défendables, surtout quand on discute des notions aussi complexes 😉 Pas de ségrégation littéraire, c’est l’important !

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  3. mabu

    En prenant soin d’éviter la crampe de cerveau bien entendu 😉

    Aimé par 1 personne

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