Les Immortelles, Makenzy Orcel

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Les Immortelles, Makenzy Orcel

éditions Zulma, 134 pages, 2012


La librairie, un après-midi de janvier. Il pleut. On n’est jamais mieux entouré que par des livres. Rayon jeunesse, histoire, philo puis littérature. Première bibliothèque. Ordre alphabétique. A. B. Balzac. Je passe à la suivante. Au fil des tranches : M. Montesquieu. Lettres Persanes ; déjà lues et chéries. N. Nothomb ; il ne serait pas raisonnable de rester à cette lettre, je risquerais de tout acheter. Qu’entends-je ? Mon forfait est déjà commis ? Amélie n’attend pas monsieur. Pas de nouveau Nothomb. Patience. Alors continuons. O. Orcel. Orcel ? Inconnu. Edité chez Zulma. Bien. Je sors le livre de son étagère — à ses côtés Ormesson. Sublime couverture — comme toujours. « Ceux qui achètent un livre à sa couverture sont trop superficiels et n’apprécient pas la littérature ! ». Vous croyez ? Peut-être. La couverture d’After n’est pourtant pas sensationnelle. Mille excuses. Orcel donc. Makenzy. Les Immortelles. 2010 puis 2012 chez Zulma. Première page. Haïku de Sôseki. Je m’en saisis, paye et me retire. Un thé, un fauteuil, une heure et demie. Lu. Dévoré. Adoré.

Dans les eaux tumultueuses des Caraïbes ; Santo Domingo, Saint Domingue puis Haïti, bienvenue dans des pages exotiques de flibuste, de révolution et d’Histoire. La littérature haïtienne est au bouche à bouche avec l’histoire, écrit René Depestre. Si les premiers écrits de l’île résonnent avec l’indépendance, la littérature contemporaine n’a de cesse de s’articuler avec la triste actualité des Caraïbes. En effet du désastre déchaîné de 2010 — que journalistes et médias semblent avoir oublié —  surgit une écriture nouvelle bouleversée )par le drame et glacée par un funeste frisson, ainsi naquirent Les Immortelles, premier roman du poète Makenzy Orcel.

« Tous les cris de la terre ont leur écho dans mon ventre. »

Mettant en scène les prostituées de la Grand Rue de Port-au-Prince, Makenzy Orcel narre l’entrevue d’un écrivain et d’une fille de joie qui veut honorer la mémoire de Shakira, la « petite », devenue la plus convoitée des putains d’Haïti, disparue dans le séisme, recueillie dès son jeune âge dans un bordel de la Grand Rue.

« Le professeur avait l’habitude de voyager. La première chose à faire, explique-t-il, quand on arrive dans une ville étrangère, c’est de trouver un bordel. Une ville sans putes est une ville morte. »

La « Niña-Shakira » aimait souvent se perdre dans ses livres pour rompre avec le monde cruel des hommes. Séisme. Le désastre déjà passé mais dont les blessures rappellent douloureusement le présent est raconté à l’écrivain par la prostituée.

« Moi je raconte. Toi, l’écrivain, tu écris. Tu transformes. Les autres commencent toujours par la prière. Moi je veux qu’on commence par la poésie. Elle aimait la poésie. »

Morcelée, l’histoire se construit par bribes d’une ou deux pages, parfois de trois lignes, au gré de la dictée. Se rencontrent et s’échangent des tranches de vie de Shakira et de la relation brisée avec sa mère, des considérations lucides et novatrices sur le plus vieux métier du monde — « Ton corps c’est ton unique instrument, petite. » — des évocations ténébreuses du séisme.

« Electrocutée. Ecrabouillée. Désintégrée. Assiégée par une armée d’êtres étranges, maquillés d’un mélange fameux de poussière, de larmes et de sang sortant de partout et de nulle part. La ville ressemblait à un théâtre de revenants. »

La littérature parvient à expier la souffrance, à donner un sens à une vie de catin, à ne pas oublier celle à qui on s’était attaché, à mettre sur le papier l’histoire d’une « pute ». Catharsis venue des îles.

« Pour moi une pute c’est comme l’oeuvre d’un grand peintre. C’est fait pour être exposé. Pour être vu. Etre une fête pour les yeux. »

Ce livre est une prostituée. Il se donne à vous, brut et entier. Pas de concession. Ce roman appartient à ceux dont vous ne sortez pas indemne. Il vous bouleverse et vous prend aux tripes. L’écriture est viscérale. La liberté de ton est unique. Le style, cru.

Là où l’on pourrait s’attendre à une indécence ou à une vulgarité, au milieu des « putes » et du « sex-appeal » se construit une poésie d’un genre nouveau. Mieux : l’aigreur du lexique est poème ; de ces stances impudiques et pourtant admirables émergent un pathos unique.

Oui, ce roman, inqualifiable, est aussi bien souffrance qu’amour, violent que poétique, et fait part d’une réalité criante. Lisez-le — l’impératif semble ici nécessaire. Non. Il faut le consommer d’un trait, le laisser vous consumer et vous pénétrer de sa petite centaine de pages, ne pas arrêter le noir brasier qu’il allume en vous. Tels sont les prodiges des romans courts.

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5 Commentaires

  1. Style cru et ton unique, un livre qui se donne… Je pense que cela pourrait me plaire !

    Aimé par 1 personne

  2. Chronique qui me plait. Livre qui a tout pour me plaire. Je note.

    Aimé par 2 people

  3. Je ne sais plus par quel chemin je me suis retrouvée ici, mais c’est un égarement que je ne regrette pas, je reviendrai me perdre plus souvent. J’aime beaucoup la chronique, et le style ! C’est un livre qui m’attire la pensée, merci !

    Aimé par 2 people

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