Oreiller d’herbes, Natsumé Sôseki

Soseki

Oreiller d’herbes (Kusamakura – 草枕), Natsumé Sôseki

éditions Rivages Poche, 218 pages, 1906


« Heureux celui qui peut, d’une aile vigoureuse,

S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;

[…]

Celui dont les pensées, comme des alouettes,

Vers les cieux le matin prennent un libre essor,

Qui plane sur la vie, et comprend sans effort

Le langage des fleurs et des choses muettes ! »

Charles Baudelaire, « Élévation » in Les Fleurs du Mal

Après mes explorations littéraires contemporaines de Nothomb à Murakami, j’éprouvai le besoin de revenir à un classique. D’un pas déterminé — non sans être accompagné de quelques carottes — je me dirigeai vers ma bibliothèque, je suivais du doigt les tranches des ouvrages, traversais les Balzac, Hugo, Brontë et Poe sans exciter quelque pulsion livresque et fouillais dans les étagères à la recherche de mon envie. Je tombai enfin, après ma savoureuse aventure bibliophile, — il est toujours savoureux de plonger dans l’abysse de sa pile-à-lire — sur un classique de la littérature japonaise de Sôseki. Oreiller d’herbes reposait là depuis la nuit des temps et allait satisfaire non seulement ma soif de grande littérature mais aussi un appétit poétique passionné !

A la première personne, un peintre et poète nous conte son voyage en quête d’impassibilité dans les montagnes japonaises. Si l’automne s’installe, ce sont des paysages printaniers qu’esquisse Natsumé Sôseki dans Oreiller d’herbes. Avec nombre de rencontres, de la grand-mère au moine zen, le peintre explore la beauté de la Nature dans la station thermale où il séjourne. Mais dans les vallons nippons, une jeune femme à la beauté pure apparait aux yeux du peintre ; son voyage se voue alors à la résolution du mystère de Nami, l’envoûtante divorcée, et le peintre ne cesse de faire hommage à sa beauté.

Le titre du roman original, Kusamakura (草枕), fait référence à une expression rhétorique japonaise désignant le voyage. Et c’est bien un voyage aussi bien réel qu’intérieur, tel Baudelaire, que Sôseki raconte. Le voyage, ouverture poétique et sensible au monde, propice à l’extase artistique et à la création, tel est le message de l’auteur.

Ce livre, à la frontière entre le roman, le poème et l’essai philosophique, que Sôseki qualifie lui-même de « roman-haïku », est un chef-d’oeuvre de la littérature japonaise. Les réflexions sur l’art occidental et la sensibilité nippone s’entremêlent aux tableaux descriptifs des instants printaniers immortalisés par le poète dans son carnet — ou ne serait-ce par le peintre sur ces esquisses. Aussi très érudite, l’oeuvre peut s’explorer comme un document témoignant non seulement des moeurs japonaises ; de l’art du thé à la calligraphie en passant par le zen, mais aussi de la poésie britannique moderne souvent méconnue — de Shelley à Meredith.

L’oeuvre n’est cependant pas dénuée d’humour et de visée critique. En effet, le poète — s’extasiant de l’alouette et de l’albatros — construit au fil son oeuvre une condamnation de ceux qu’il nomme « détectives » qui ne comprennent pas l’art et s’attachent à « compter les pets des autres ». Une ironie bienvenue qui, bien que formulée sur le ton de la légèreté, définit de manière au combien juste la société d’aujourd’hui.

L’écriture est calme, envoutante et incroyablement poétique, on se laisse porter par les flots d’encre dans la sérénité japonaise tel le peintre impassible. La prose est ici poème et les haïkus bercent l’intrigue. D’ailleurs au-delà de l’intrigue, on pourrait ouvrir ce livre à une page au hasard et apprécier l’esthétique du verbe sans connaître la trame romanesque. Enfin, bien que le narrateur se plonge dans ses réflexions, il semble implicitement s’adresser au lecteur qui prend part presque malgré lui aux considérations littéraires et artistiques du poète. Et c’est là, je crois tout le génie d’Oreiller d’herbes.

Ecrit en 1906, encore aujourd’hui, presque 110 ans après, ce roman demeure emblématique de la modernité et préfigure les romans japonais contemporains, d’ailleurs non sans me rappeler Le Peintre d’Eventail de Hubert Haddad (que je vous conseille — équipé d’une carotte — au plus haut point). Cette première lecture dans l’oeuvre considérable de Sôseki est pour moi une réelle découverte et une très bonne entrée en matière ; et il me tarde de m’aventurer dans les tréfonds de son génie juste le temps d’un instant de poésie et de grâce.

Quelques citations de l’oeuvre auxquelles je prête une grande qualité esthétique et poétique :

« Après avoir assumé la fonction du taon qui rallonge encore la longue durée du jour, et, faute de sucer le doux miel de l’étamine, ils se sont cachés sous les pétales tombant des camélias, pour y dormir, en humant le parfum du monde. »

« Chaque fois que je vois un camélia, je pense à une sorcière. Elle attire un homme de ses yeux noirs sans qu’il s’en rende compte et elle instille dans ses veines un poison enchanté. Il est trop tard quand on comprend qu’on a été leurré. Lorsque j’ai vu les camélias de l’autre rive, je me suis dis que je n’aurais pas dû les remarquer. Cette couleur n’est pas d’un rouge ordinaire. Au fond de cet éclat qui vous arrache à votre torpeur, se cache une tonalité indiciblement sombre. Les fleurs du poirier qui se fanent mélancoliquement sous la pluie n’attirent qu’un sentiment de nostalgie. Les fleurs de pommier pourpre qui ont un charme froid au clair de lune ne séduisent que par leur beauté. Mais le caractère des camélias est totalement différent : c’est une tonalité noire, vénéneuse et terrifiante. »

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :